45 ans après, d’une révolution à une autre : les femmes iraniennes 1

, popularité : 16%

Pour la réunion du 5 juin 2024, par MLM

C’est après avoir découvert, par hasard, ce livre* en librairie que j’ai eu l’idée de vous faire partager avec P., cette révolution iranienne menée PAR et POUR les femmes.

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En Iran, les femmes sont depuis toujours des combattantes.
« Femme, vie, liberté » est un slogan politique kurde, en persan : zan-zendegi-azadi, utilisé dans le mouvement national kurde depuis la fin du XXe siècle et repris par l’ensemble de l’Iran au cours des manifestations de 2022, après la mort de Masha Amini.

JPEG En octobre 2023, le prix SAKHAROV pour la liberté de l’esprit lui a été décerné à titre posthume et au mouvement iranien F.V.L..
Cette révolution est une révolution politique visant à renverser le régime en place, une révolution féminine car les femmes y jouent un rôle important et une révolution laïque : il n’y a aucune revendication religieuse.

Femme : car la femme n’a pas la même valeur dans la constitution iranienne.
Vie : pour manifester sa joie, sa joie de vivre.
Liberté : contre l’autoritarisme et le fascisme.

Après un rappel historique auquel on ne peut échapper pour comprendre la genèse du mouvement, j’insisterai sur cette combativité des femmes en lutte, pour s’extirper du joug religieux et ceci avec l’aide des réseaux sociaux et de façon importante et magnifique de l’art.
La révolution iranienne est appelée Révolution de 1979 et la révolution qui a transformé l’Iran en république islamique, renversant l’État impérial de la dynastie des Pahlavi (au pouvoir de 1925 à 1979).
Les causes de cette Révolution : la grande déstabilisation de la situation du pays, résultant de la relation entre l’Iran et les États-Unis, de la situation personnelle du Shah, et du mécontentement croissant de la population, mécontentement dû à la situation économique et sociale pendant la décennie 70.

Avant avril 1979, Khomeini appelait tous les Iraniens à manifester contre le Shah ; les femmes islamiques et les femmes progressistes étaient présentes.
Dès Octobre 1978 une grève générale bloque le pays ; après la mort de plusieurs manifestants opposés au Shah, la révolte prend de l’ampleur et est réprimée dans le sang. Khomeini mène une propagande depuis l’étranger, depuis la France où il vit depuis 15 ans. Il reçoit un écho de plus en plus favorable de la part de la société iranienne. Des grèves successives contraignent le Shah à renoncer au pouvoir et à s’exiler le 16 janvier 1979.

Le 1er avril 1979, la république islamique est proclamée, à la suite d’un référendum approuvé, selon le régime, à 98%.
Les femmes sont alors considérées comme des citoyennes de seconde zone, notamment en ce qui concerne le mariage, le divorce, la garde des enfants et l’emploi, la succession et l’accès aux fonctions publiques. Elles doivent se conformer à la charia : l’islamisation a commencé par une réforme du statut des femmes, seul le droit de vote est conservé. Aux yeux de la loi, l’existence d’une femme vaut deux fois moins que celle d’un homme. Pourtant en Iran, les femmes sont depuis toujours des combattantes de la liberté. En 1891 déjà, elles avaient pris les armes contre la dynastie Kadjar qui régnait alors sur le pays. En 1906, elles ont pris part à une révolution qui a contraint le Shah à adopter une monarchie constitutionnelle, système à deux têtes : un chef religieux et un président.

En mars 1979, les femmes redescendent dans la rue, sans les hommes, les 7 et 19 mars. En mai, c’est la création du corps des gardiens de la République Islamique. En novembre, c’est l’occupation de l’ambassade des États Unis par les étudiants (444 jours). Le hijab est imposé aux femmes dans les administrations publiques.

Dès 1980, les femmes manifestent contre le port du voile, les universités et les centres de recherche sont fermés jusqu’en 1983.
Dès septembre 1980, la guerre Iran-Irak entraîne la radicalisation du régime.
En 1983 est votée une loi imposant le voile et une peine de 74 coups de fouet pour celles qui ne le portent pas. Le voile et un vêtement ample doivent être portés par les femmes iraniennes et les femmes étrangères. En même temps sont mis en place des comités de la révolution pour « répandre la culture de la décence et le port du voile ».

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Pour Mme Azadeh Khan, sociologue franco-iranienne, professeur à l’université Diderot de Paris, les 7 piliers de la soumission des femmes, c.a.d. les interdictions faites aux femmes sont :
- S’habiller, comme elles l’entendent.
- Chanter et danser en public,
- Faire du sport : la gymnastique et le judo par exemple qui se pratiquent dans des tenues qui découvrent le corps sont interdits.
- Se marier : dès 13 ans, la polygamie est autorisée, le Sighet, un mariage temporaire, offert par l’islam chiite, auquel on peut souscrire pour une heure ou plus, et ce, jusqu’à 99 ans (pour le romantisme, on repassera !) C’est un excellent moyen de légaliser la prostitution ! Les hommes peuvent cumuler plusieurs Sighet mais par contre la femme adultère mérite et subit la lapidation !
- Réclamer justice : le témoignage d’une femme ne vaut que la moitié de celui d’un homme. En cas de plainte pénale les victimes doivent produire des témoins oculaires masculins.
- Avorter : l’IVG est un acte criminel. Les femmes ne peuvent y recourir qu’en cas de danger de mort. Interdiction est faite aux médecins de pratiquer des échographies pour dépister des anomalies.
- Aimer : interdiction d’avoir des rapports entre célibataires, l’homosexualité est interdite, l’hétérosexualité du mariage traditionnel est l’unique orientation sexuelle autorisée.

Haine, mépris, violence et hypocrisie sont les piliers du statut des femmes iraniennes. C’est l’esclavagisation des femmes et la talibanisation du pouvoir ! Mais la jeunesse n’en peut plus, n’a plus peur et sait ce qu’elle revendique. La société iranienne est très moderne, plus de 75 % de la population est urbaine, le taux d’alphabétisation est élevé, les filles sont majoritaires dans les universités, le nombre d’enfants par femme est passé de sept à 1,6. Mais le problème pour ces jeunes femmes est l’accès à l’emploi, plus de 50% sont au chômage.

En 1988, c’est la fin de la guerre Iran Irak.
En 1989, il y a 35 ans en février, une fatwa de mort est lancée contre Salman Rhusdie pour son roman « Les versets sataniques ».
Le 3 juin, mort de Khomeni, Ali Khamsin devient le nouveau guide suprême.
En 1995, les E.U. décident un embargo contre l’Iran, et déclarent le pays terroriste.
EN 1997, Mohammed Khatami est élu président jusqu’en 2005 ; il impose des lois restrictives sur la liberté de la presse, il y a plusieurs arrestations de journalistes et éditeurs, les manifestations et la révolte sont sauvagement réprimées.

En 2005, le 17 juin : élection de Mahmoud Ahmadinejad
En 2006, les femmes mènent une campagne pour leurs droits, 1 million de signatures pour l’abolition des lois discriminatoires.
En 2009, réélection contestée d’Hamadinejah : c’est le mouvement vert, comme la couleur de l’espoir, un soulèvement post électoral ; la rue refuse cette réélection contre toute vraisemblance après une campagne passionnée, plus de 4000 arrestations. « Où est mon vote ? »

En 2013, élection de Hassan Rohani, mise en place d’une politique nataliste et interdiction des formes de contraception définitive.
En Iran les élections ont lieu tous les 4 an ; le guide suprême n’est pas élu par la population, mais les autorités religieuses contrôlent étroitement les élections car les candidats doivent être approuvés par le conseil des gardiens composé par 6 mollahs et 6 juristes.
En 2017, la réélection de Rohani déclenche des manifestations contre la vie chère, contre la hausse du prix de l’essence, des revendications économiques, la répression fait des centaines de morts.
En 2021, élection du président ultra-conservateur Raïssi avec plus de 51% d’abstention, 14% de votes blancs. Il a perdu sa légitimité, il a voulu s’imposer par la force et a fait l’unanimité contre lui ; toutes les classes sociales, toutes les ethnies sont contre lui.
En 2022 : tentative d’assassinat de Salman Rhusdie.
En septembre 2022, pour port inapproprié du voile, Masha (Zhina en kurde) Amini est arrêtée, violentée et assassinée par la police des mœurs.

La Tribune de Marianne titrait le 31/10/2022 : "Il nous faut encore, à certains moments et en certains lieux, continuer de défendre sans ambiguïté et avec courage, les libertés individuelles contre les fanatiques religieux et les régimes autoritaires répressifs. En 2022, il devrait aller de soi que tout individu, quels que soient son sexe, sa religion, son origine et sa nationalité, doit pouvoir, sans aucune crainte, choisir de marcher dans la rue couverte ou découverte, et il devrait aller de soi aussi qu’il faut dénoncer les pouvoirs, les institutions, ou les régimes qui prétendent aller contre cette liberté élémentaire."

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Comment ne pas scander avec le peuple iranien « F.V.L. » ! Ce que les femmes, les enseignantes, les étudiantes, les adolescentes et les hommes, qui les soutiennent désormais de plus en plus, rejettent avec l’imposition du voile, c’est tout ce que celui-ci symbolise et incarne : un régime théocratique et dictatorial fondé sur l’infériorisation et la sujétion des femmes. »
Razida Adnani, philosophe franco-algérienne dit ceci : « Le voile n’est pas une liberté, même quand il n’est pas obligatoire »

Les manifestations sont de plus en plus réprimées dans la violence et les peines sont très lourdes : torture, viol, aveux sous la contrainte, condamnations lourdes la peine de mort, peine capitale pour 582 personnes en 2022. Le rappeur très engagé politiquement Toomaj Salehi est condamné à mort !

Le 19 mai dernier, Raïssi meurt dans un accident d’hélicoptère à 63 ans ; il était perçu comme le successeur de l’ayatollah âgé de 85 ans ; ceci déclenche évidemment une crise de succession avec un scrutin prévu le 28 juin.
Avec la guerre à Gaza, la situation dans la région est difficile, la guerre de succession sera âpre ; on tremble pour les Iraniens et Iraniennes. Les images de toute cette population suivant les cercueils sont-elles révélatrices de la popularité de ce président ou sont-elles une fois encore une manipulation du pouvoir qui use et abuse de la propagande ? Cela ne doit pas faire oublier les manifestations nombreuses depuis la mort de Masha ! A ce moment-là, les médias, les moyens de diffusion de toutes sortes sont utilisés pour communiquer et lutter contre la censure et dévoiler au monde entier la situation iranienne et la situation « d’apartheid sexuel », « d’apartheid de genre », comme le dit Shirin Ebadi, juge iranienne, prix Nobel de la paix en 2003.

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Les Iraniens et les iraniennes ont bien compris que l’art est une expression culturelle, sociale et politique, et qu’il peut devenir très rapidement un outil avec un impact puissant sur le public. À une époque de plus en plus visuelle, l’art est une force galvanisatrice pour les mouvements et pour les protestations. L’art de protestation peut prendre de nombreuses formes : tags, peinture murale, affiches et Street Art. Les artistes de rue sont devenus synonymes de philosophie de protestation contre les inégalités et l’injustice sociale.

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Déjà en 1937, Picasso avec son tableau « Guernica » faisait une déclaration antifasciste, et il est devenu le symbole de la paix et de l’horreur de la guerre. Actuellement un autre artiste, Bansky, politiquement engagé, multiplie ses œuvres murales et graffitis en défiant les autorités.

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En Iran, l’art est une arme. Mais les artistes sont les plus durement touchés. Depuis Téhéran où ils vivent ou partout ailleurs, d’où ils soutiennent le mouvement, ce sont des témoignages de combattants dont les armes sont la parole, les dessins, les chansons. Depuis son exil en Europe pour vivre son homosexualité, l’artiste Hashemi a ainsi intitulé une de ses peintures : « A la fin de cette pluie de sang, il y aura un arc-en-ciel ».

Le slogan F.V.L. condense le retour de la vie dans la culture mortifère du régime des Mollahs. Comme dit le sociologue parisien Farhad Khosrokhavar  : « L’exclusion des joies de l’existence, du rire, ... de danser, de jouir de son corps »
C’est ce qui marque les manifestations avec la récurrence des danses et des chants, ce qui est interdit aux femmes car leur voix exciterait les hommes ! Ils revendiquent juste le droit d’être heureux de vivre !

JPEGDans le Monde du 15/12/22 : " en Iran la contestation passe par l’art : les fontaines dont l’eau jaillit rouge sang ".

Les artistes iraniens ou étrangers soutiennent le mouvement, eux qui avaient l’impression de ne pas avoir de place dans la société, tant la censure et les contraintes leur laissaient peu de marge, se sont emparé de l’espace public. En s ‘aidant des réseaux sociaux, les affiches, les photos véhiculent le message de la résistance tout en constituant une archive des évènements. Informer fait partie du devoir des artistes. Les affiches sont de grands vecteurs de communication. La jeunesse est avide des réseaux sociaux afin de contourner la censure, c’est une fenêtre ouverte sur le monde en sachant qu’une diaspora de 5 millions d’iraniens habite à l’étranger. Ils ont tous des VPN (réseau privé virtuel, tunnel sécurisé entre le téléphone et le réseau internet, permettant de se protéger contre l’espionnage le censure), et utilisent des technologie satellitaires. Leur message est donc vu et entendu à l’international, ils ont vu qu’ils étaient vus ! On passe ainsi d’un monologue à un dialogue. Ce sont des citoyens reporters ; et les murs sont parfaitement adaptés pour recevoir le message à passer, le message politique. La réception est différente de l’image imprimée, faire parler les murs est une occupation visuelle de l’espace à l’échelle nationale et internationale. Et cette richesse artistique et politique a intéressé les Beaux-arts de Paris, le Musée d’art moderne de Paris, le Palais de Tokyo et le Palais de la Porte Dorée ils ont édité ce magnifique livre, 1er hommage au combat et à la dignité. Il s’inscrit inévitablement dans les luttes fondamentales pour les droits des femmes et des hommes.

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Le geste de se couper les cheveux évoque une tradition persane qui symbolise la protestation et le deuil et qui est toujours pratiquée. Dans plusieurs pays on a pu voir des actrices, des chanteuses, et des femmes politiques se couper une mèche de cheveu en signe de solidarité.

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Sur bon nombre d’affiches, la figure féminine, presque toujours de dos est associée à des gestes de révolte : les deux doigts levés en signe de victoire, le doigt d’honneur, le poing brandi.

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La tulipe est le symbole floral le plus emblématique en Iran.

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Le poète Qazvini (1881-1934) se référait à cette fleur dans un de ses célèbres poèmes : « les tulipes viennent du sang de la jeunesse de la nation ».

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Cette affiche et ces photos montrent la violence de la répression. Plus de 500 personnes ont été traitées dans les hôpitaux entre septembre et novembre 2022, pour de graves lésions oculaires.

Courrier International titrait à l’époque : « En Iran, la terreur de l’Etat face à la puissance des contestataires crève les yeux ». Les forces de l’ordre tirent avec des fines balles de métal et visent intentionnellement les yeux ; les yeux sont une fenêtre avec laquelle on immortalise et retient la vérité. Les forces de l’ordre veulent fermer cette fenêtre pour que les manifestants ne témoignent pas. Mais au contraire, ils ne cèdent pas et postent des photos pour le monde entier avec un bandage sur les yeux. Comme le dit une étudiante mutilée : « Vous avez visé mon œil, mais mon cœur bat encore. Merci de m’avoir ôté la vue ce qui a ouvert les yeux de tant de personnes ».
Curieusement Salman Rhusdie a perdu un œil lors de son agression !

Ce mouvement Femme-Vie-Liberté est donc un mouvement de protestation des femmes et pour les femmes. La jeunesse souhaite que le régime des Mollahs soit éradiqué pour en changer, il ne s’agit pas de se battre seulement contre le régime mais de provoquer sa chute.

La révolution perdure et avec la mort de Raïssi, personne ne peut prévoir le tournant qu’elle va prendre ! La répression est de plus en plus forte, il y a déjà eu 834 exécutés en 2023.

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* FEMME, VIE, LIBERTÉ : UNE RÉVOLUTION IRANIENNE - Ouvrage collectif
Beaux Arts de Paris

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