Quelle place pour le doute ?

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Pour la réunion du 15 novembre 2023, par P.B.

Note : il se trouve qu’en préparant cet exposé, j’ai redécouvert un travail précédent d’avril 2004 : L’émergence du doute : Comment l’Eglise a-t-elle réagi au fur et à mesure que la science progressait, à partir de la fin du Moyen Age ? Ou, comment la raison a fini par se frayer une place dans le champ de la pensée ... en passant par Anselme, Thomas d’Aquin, Copernic, Gallilée, Giordano Bruno, Newton

https://www.laicite-aujourdhui.fr/?L-emergence-du-doute

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Je vous propose aujourd’hui une nouvelle promenade dans le vaste (et incertain) univers du doute.
« Le problème avec le monde, c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes alors que les imbéciles sont pleins de certitudes » Charles Bukowski, le romancier américain

Le doute, nous l’avons rencontré maintes fois lors de nos travaux : je pense à François et Robert, les militants catholiques, qui nous interpelaient au sujet de notre lecture si déficiente de la Bible, Henri, le mécanicien aviateur, qui exigeait de chacun une rigueur sans faille dans tout raisonnement. Il y eut aussi nos interrogations répétées sur le port du voile, la découverte de courants protestants ou musulmans qui nous ont bien surpris, si loin des dogmes que nous connaissons par ailleurs.

Chacun de nous a aussi pu constater que le doute est particulièrement absent chez certains : ces personnes qui rivalisent de certitudes : ceux qui savent toujours tout sur tout, les intégristes, les complotistes, les suprématistes, ... qui refusent tout esprit critique.

Le mot doute vient du latin dubitare, « douter, hésiter, balancer », ... puis « craindre ». Dubitare a pour racine « duo » : le choix entre deux, une racine que nous retrouvons dans le mot allemand zweifeln (zwei = deux)

Sa définition :
État naturel de l’esprit qui s’interroge, dit le dictionnaire.
État d’incertitude qui fait qu’on ne peut prendre une décision, dit le psychologue.

Cet état de doute se caractérise par :

- une hésitation sur la conduite à tenir lorsque nous arrivons à un choix

- une suspension du jugement, parfois, entre deux propositions contradictoires : je m’abstiens, j’esquive ... ou je verrai plus tard … même si nous savons que le seul mauvais choix, c’est l’absence de choix.

- un sentiment d’ignorance, concernant l’existence ou non d’une vérité => C’est la problématique habituelle du juge : si les preuves décisives de la réalisation des faits ne sont pas établies, il doit relaxer le prévenu, « au bénéfice du doute ».

Le doute suscite toutes sortes de ressentis : L’indécision que crée le doute génère de l’inquiétude, un flottement, des tâtonnements, des tergiversations, … au moins un certain embarras, de l’angoisse parfois, quelques craintes (qui ont mené au mot redouté), des appréhensions … parfois une incrédulité, … jusqu’à la frayeur face à la situation quand seuls de mauvais choix seraient possibles !

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Un coup d’œil dans l’histoire :

500 ans avant notre ère, Socrate considérait déjà que le vrai philosophe n’est pas celui qui sait, mais au contraire celui qui s’interroge sur son savoir, qui sait affronter l’incertitude là où l’esprit dogmatique croit détenir la vérité. Le doute, pour lui, était un outil pour critiquer et remettre en cause tout ce qui se présentait comme savoir définitif.

400 ans avant notre ère, Démocrite, le philosophe grec parlait ainsi (- 460 / - 370 ) : « Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais un homme qui connaisse avec certitude ce que je dis des dieux et de l’univers. Quand même il rencontrerait la vérité sur ces sujets, il ne serait pas sûr de la posséder : c’est l’opinion qui règne en toutes choses. » Un grand savant Démocrite : Sa conception de l’Univers : un espace constitué d’atomes et de vide. Mais c’est lui qui disait aussi : « La vérité est au fond du puits » disait-il, … donc inaccessible.

300 ans avant notre ère, toujours en Grèce : le doute va acquérir un sens philosophique avec l’école sceptique. Considérant que la vérité, si elle existe, est inaccessible, l’école sceptique recommande de suspendre son jugement (epochè) et de n’adhérer à aucune opinion afin d’être libre. Pyrrhon (365–275 av. J.-C) et son disciple, Timon de Phlionte prônent, inlassablement, la démarche d’examen ; l’homme ne peut atteindre aucune vérité générale. L’esprit humain doit chercher inlassablement et s’abstenir en toute chose, car la vérité n’existe pas*. Seules l’expérience et la vie doivent nous guider. Tel est le chemin du bonheur …
Un doute érigé en système de pensée.

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Le scepticisme antique sera oublié après l’Antiquité. Il réapparaîtra au XVIe siècle, au moment de la Renaissance.

Entre temps, au Moyen Âge, le doute n’était pas pris au sérieux ; il était même considéré comme une souffrance et il était recommandé de consoler la personne. Il était cependant très surveillé car, en religion, il pouvait mener à l’incrédulité, au blasphème, voire à l’athéisme, et les clercs s’attachaient à faire obstacle à toute discussion rationnelle. Une légère exhortation à retrouver le droit chemin devait suffire. Seuls le théâtre et le carnaval faisaient une place au doute.

Cette attitude nous renvoie à ce verset de l’Évangile selon Matthieu (XIV, 31 S21) : « Modice fidei, quare dubitasti ? » « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? ».
Pourtant, en l’an 1141, les premiers théologiens de l’Église syrienne orthodoxe avaient discuté de la raison du massacre de tant d’innocents, de religieux et d’enfants à Édesse. Dieu avait-il laissé faire ? Pourquoi ? Sa toute-puissance les avait-elle oubliés ?

La chasse aux athées arrivera plus tard.

Montaigne (1533 - 1592) : Philosopher, c’est douter. Il se réfère à l’épochê, cher aux philosophes antiques, et reprend l’idée de la suspension du jugement : la vérité, si elle existe, est inaccessible. Rien n’est ni vrai ni faux. Il faut chercher, toujours et toujours. Pour rester libre, il faut se garder d’adhérer à toute opinion. Ainsi seulement peut-on éviter l’erreur. Ainsi seulement nous pouvons vivre en toute quiétude !

1583 Pierre Bersuire définit plus précisément le doute : « Il est clair qu’il y a le doute des savants, le doute des faibles d’esprits, le doute de ceux qui désespèrent.

Les savants ne veulent pas argumenter au hasard, ils veulent plutôt prudemment envelopper leurs pensées par un certain doute. Et pour cela, on dit qu’il n’est pas inutile de douter de chaque chose.

Les faibles d’esprit ont coutume de trembler là où la crainte n’a pas raison d’être, de ne jamais être sûrs et de douter de toute chose. […]

Ceux qui désespèrent, doutent du salut éternel et pour cette raison ils s’abandonnent à tous les maux. Lui aussi renvoie à Matthieu qui déclarait : “quelques-uns eurent des doutes” » ...

Le scepticisme antique évoluera ainsi progressivement vers le doute philosophique de Descartes (1596 - 1650).

Descartes « étant en Allemagne, et se trouvant fort désœuvré dans l’inaction d’un quartier d’hiver, s’occupa plusieurs mois de suite à repasser les connaissances qu’il avait acquises, soit dans ses études, soit dans ses voyages ; il y trouva tant d’obscurité et d’incertitude, que la pensée lui vint de renverser ce mauvais édifice, et de rebâtir, pour ainsi dire, le tout à neuf, en mettant plus d’ordre et de liaison dans ses principes ».
Dans le Discours de la méthode, il explique que le doute est un moment fondateur : il va permettre d’examiner et de distinguer le vrai du faux ; il va permettre de déterminer quelles bases sont suffisamment solides pour pouvoir s’y appuyer. Le doute va progressivement devenir tout à fait nécessaire pour aller vers la connaissance.

Cette méthode mènera à la pensée moderne. Descartes entend par là lutter contre la faillibilité des sens, le risque de la folie et la confusion avec le rêve. Le savoir sera désormais fondé sur ce qui deviendra l’esprit scientifique et il ne sera accepté qu’après avoir été dûment éprouvé par l’expérience.

A l’inverse, au 18 ème siècle, David Hume, le philosophe écossais (1711 - 1776) pensait que la croyance religieuse était fondamentalement instinctive et irrépressible chez tout homme, et qu’il en avait conscience ; le doute étant une maladie de l’esprit. Pour lui, la croyance supplantait l’argumentation. Le scepticisme devait triompher de la raison.
Le scepticisme de Hume représente l’expression peut-être la plus achevée d’un scepticisme moderne essentiellement caractérisé par la conscience du caractère instinctif et irrépressible de la croyance, mis au jour par la considération nouvelle de la croyance religieuse, et qui tient en échec une raison dont le scepticisme ancien surestimait encore les effets. La supériorité de la croyance sur l’argument, y compris l’argument sceptique, l’impossibilité consécutive de la suspension du jugement, signent paradoxalement le triomphe d’un scepticisme non dupe des prestiges de la raison.

Arrive Kant. En 1781, (1724 - 1804), dans sa Critique de la raison pure, il qualifie les sceptiques de « nomades, sans domicile fixe ».

Plus tard, Bertrand Russell , le britannique, (1872-1970), dans ses Essais sceptiques le dira autrement : il faut « ne rien admettre sans preuve et suspendre son jugement tant que la preuve fait défaut », et ce, aussi longtemps qu’il le faudra.

Au 20 ème siècle, Hanna Arendt (1906 – 1975) parlait ainsi des affaires humaines : elles sont caractérisées par des « îlots de certitude dans un océan d’incertitude »

"Douter, c’est examiner, c’est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous." Alain.

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Douter, ce n’est pas renoncer à la vérité mais entreprendre une démarche pour la trouver. Le doute est entré dans une méthode de pensée qui ne se satisfait jamais du probable ou du vraisemblable.

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Il se trouve que le 1er août 2023, sur France Inter, j’ai écouté Nathalie Péchalat, une danseuse sur glace, multi-médaillée avec son partenaire Fabian Bourzat. Elle fut, durant deux ans, présidente de la Fédération Française des Sports de Glace. Elle s’est engagée contre les violences sexistes et contre le dopage dans le sport  ; et ce jour-là, elle parlait du doute.

Que disait-elle ?
Elle commence par citer Nietzsche : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude ».
"Toute vie est complexe, imprévisible et l’avenir incertain, nous dit-elle, et chacun doute en permanence face à cette complexité ; il serait vain de se persuader qu’on ne doute pas …
Dialoguons avec le doute, propose-t-elle, apprivoisons-le, faisons-en un allié, une force, un ami.
Comment ? D’abord en s’octroyant le droit de douter, … puis en faisant confiance à une réflexion s’appuyant sur le doute, sur des remises en questions successives. Elle-même le pratique en amont de la compétition, par étapes, à des périodes-clés, à des moments choisis lors de sa préparation. Nul ne naît superchampion !

Cette démarche suppose une bonne dose d’humilité.
Mais attention, il y a des moments pour le doute : quand c’est le moment d’y aller, il n’y a plus aucune place pour le doute. Il y a lieu de « le convoquer quand on a le temps de converser avec lui : c’est comme un muscle à entraîner ».

Le doute, il ne faut surtout pas le subir. En compétition, ce serait catastrophique !
La compétition génère des prises de risque, des incertitudes, de la peur, des montées d’adrénaline. Il va falloir s’adapter : prenons un moment en amont pour y réfléchir !
« Le secret de l’action, c’est de s’y mettre », disait le philosophe Alain.

La compétition se vit sur le mode émotionnel : « C’est ça qui nous nourrit », dit N. Péchalat, et il n’y a pas de place pour l’échec ; le doute est omniprésent. Un long travail est nécessaire pour en prendre conscience, car il ne sera pas question de se laisser submerger par le stress qu’il génère parfois. Au fil de l’expérience, ce travail sur le doute, à l’intérieur de nous-même, devient progressivement une nécessité ...

Et pourtant certains continuent de le considérer comme une faiblesse !

Dans sa spécialité, la danse sur glace, elle distingue le doute technique et le doute artistique : le premier peut s’objectiver : il est mesurable, calculable … il est normé. Il sera directement apprécié par le jury. Le second, qui touche à l’art, n’est pas normé : il relève de l’histoire de chacun, de ses options, de ses convictions du moment. Il contraint à faire des choix et à entièrement les assumer, avec cette menace : « Le mieux est parfois l’ennemi du bien ».

N. Péchalat prévient : méfiez-vous de l’admiration : copier les idées de l’autre est une démarche qui enferme ; il y a lieu de s’appuyer sur sa propre singularité : c’est le chemin de la liberté, un chemin libératoire. « Dans tout être humain, il y a des choses admirables. ».

Qui plus est, la singularité de chacun nourrit l’intérêt général.
Si la prise de risque se solde par un échec, elle vous remet les pieds sur terre. Elle participe de la réussite future. Mais en cas de réussite, le moment venu, n’oubliez pas de re-convoquer le doute, ne vous installez pas dans une zone de confort, osez vous mettre à nouveau en danger ! …

Le doute est humain, naturel, … mais que faire face au doute ? L’ignorer ? Le chasser ?
Plutôt l’écouter ; il permettra de sortir des certitudes, dit-elle. Puis prendre l’initiative de le convoquer pour éviter l’enfermement dans la répétition et ses certitudes.
Dans sa recherche du beau en patinage artistique, elle préconise les sentiments personnels, l’intention, cet engagement profond, qui, au-delà de la répétition ou du copiage de techniques, n’échappera pas au jury.

"Entrer dans le sensible, c’est entrer dans l’humanité de chacun.", conclut-elle.

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Les questions qui me sont venues :

Quelle place pour le doute ?
-  Dans nos travaux autour de la laïcité ?
-  Pour faire société ?
-  Dans notre réflexion personnelle ?
- ...

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Nathalie Péchalat a publié, en 2020, chez Marabout, un livre intitulé « Les Bénéfices du doute ». Il est épuisé

*Celui qui doute de tout est nommé "acataleptique".

Sources :
- https://cnrtl.fr/definition/doute
- https://journals.openedition.org/rhr/8409
- (Pierre BERSUIRE, Dictionarii seu Repertorii moralis Petri Berchorii Pictaviensis Pars prima (-Pars tertia), Venetis, Apud Haeredem Hyeronymi Scoti, 1583, 3 tomes, t. I, p. 512.
- https://www.cairn.info/le-scepticisme-de-hume--9782130535799-page-22.htm
- H. Arendt Condition de l’homme moderne. Calmann-Lévy coll. Pocket Agora, Paris (1983), p. 311
- Alain, Propos, 1912, p. 134.

Le débat : Descartes ne va pas jusqu’au bout ... Spinoza : l’émotion, l’opinion, le travail nécessaire ensuite ... Vérité et certitude ... La laïcité est-elle susceptible d’évolution ? ... Peut-on être dans le doute tout le temps ? ... Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ... Une vérité n’est "vraie" que dans un système de repères donnés (gravitationnel / quantique) ... Le doute qui questionne et le moteur de la raison ... ...