La fenêtre d’Overton

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Pour la réunion du 18 mai 2022, par P.B.

Au cours d’une de mes lectures, j’ai rencontré cette expression : « La fenêtre d’Overton ». Après quelques recherches, je me suis dit qu’il serait intéressant de vous soumettre cette « fenêtre » pour échanger sur la technique qu’elle met en œuvre, une technique qui, à mon avis, touche au libre arbitre, à l’autonomie de la pensée, et au final à la liberté de conscience.

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OVERTON est le nom d’un lobbyiste américain

Qu’est-ce exactement qu’un lobby ? Selon Wikipédia, un lobby est "un groupe d’intérêt, un groupe de pression, un groupe d’influence, un groupe de personnes créé pour promouvoir et défendre des intérêts, privés ou non, en exerçant des pressions ou une influence sur des personnes ou des institutions publiques détentrices de pouvoir".
Sommes-nous là à l’opposé de la laïcité ? Notre édito sur ce site commence par : "La Laïcité doit se comprendre comme l’édification d’un monde commun aux hommes sur la base de leur égalité et de leur liberté de conscience, assurée par la mise à distance de tous les groupes de pression ..." Henri Pena-Ruiz

Le but du lobby : vendre des idées, induire des pratiques, en les faisant accepter.

JPEG Joseph Paul Overton (4 janvier 1960 - 30 juin 2003) était aussi un juriste, un politologue américain. Il a exercé la fonction de vice-président du Centre de politique publique, le lobby Mackinac, un laboratoire d’idées, « think tank » dit-on aujourd’hui, à caractère libéral, très conservateur.

Nous sommes dans les années 1990, dans le Michigan. Les membres de ce laboratoire d’idées travaillent activement pour la dérégulation et pour les privatisations.

Un exemple de leurs idées : comment combattre cette idée d’extrême gauche : une Sécurité sociale aux Etats-Unis ?

Leur maître-mot : le réalisme  ; c’est le « réalisme » qui doit guider nos recherches : donc tenir compte de l’opinion. Si nous voulons être influents, il nous faut connaître au mieux l’éventail des initiatives possibles, et pour cela, bien identifier ce qui est acceptable par le plus grand nombre.
Souci immédiat : les valeurs et les normes sociales évoluent : une opinion peut à la fois se modifier dans le temps et avoir une réalité différente selon les lieux, selon les pays. Et cette évolution ne se contrôle pas par le haut : l’évolution se produit généralement par le bas, en particulier au gré des mouvements sociaux. Quoi qu’il en soit, il nous faudrait un outil de mesure de l’opinion.

Ils se sont donné une règle : ne nous fions pas aux préférences des politiciens, recherchons plutôt celles des citoyens, celles de la « majorité silencieuse ».
Overton a l’idée de créer une échelle pour répertorier l’ensemble des idées, des opinions, des pratiques considérées comme acceptables par l’opinion publique. Au centre de son échelle devaient apparaître les meilleures conditions de réalisation pour ses actions de lobbying.

Un exemple : certains conservateurs avaient à cœur la privatisation totale des écoles aux Etats Unis, pour une meilleure gestion (cf. chèque éducation).

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Sur son échelle, les opinions pourraient être rangées ainsi :
A l’extrême, vers une liberté absolue :
• Pas d’écoles gérées par le gouvernement. Pas de financement public de l’éducation
• Aucune politique gouvernementale en matière de fréquentation scolaire. Aucun règlement pour l’enseignement à domicile

...

A l’autre extrême, avec un maximum de contrôle :
• Interdiction des écoles privées. Tous les élèves et les étudiants doivent fréquenter les écoles publiques (sous contrôle fédéral).

Les deux options sont difficilement envisageables. Dans l’entre-deux va se situer la « fenêtre » attendue : l’éventail y est encore très large : radical, acceptable, sensible, populaire … Qu’y aura-t-il exactement dans cette fenêtre qui soit politiquement viable ? … car il faut aussi se prémunir d’éventuels effets secondaires qui se retourneraient contre eux. Une règle en lobbying : mieux vaut une idée moyenne, mais facilement entendable, qu’une super idée qui sera probablement refusée.

Autres exemples : discours/immigration, actions/IVG, homophobie, islamophobie, identitaires …
C’est cet outil qui, plus tard, après le décès de son auteur, sera appelé la "fenêtre d’Overton". Il faut savoir qu’une telle fenêtre n’est pas fixe : elle peut s’élargir ou se rétrécir, elle peut aussi se déplacer au fil du temps. Comment l’ajuster selon ses intérêts, selon ses souhaits ?

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J. Overton avait été précédé sur ce terrain par Daniel C. Hallin, JPEG chercheur en communication, il s’’intéressait à la couverture médiatique des événements, ses effets sur l’opinion, en particulier durant la guerre du Vietnam. Dans son livre de 1986 The Uncensored War (la guerre non censurée), il avait établi ce constat repris par Nixon : « La guerre du Viet Nam a été compliquée par des facteurs qui n’étaient jamais intervenus auparavant dans la conduite d’une guerre par l’Amérique … les médias américains d’information étaient arrivés à dominer l’opinion intérieure à l’égard de nos buts et de notre conduite … »

Pour D. Hallin, tout sujet se situe dans une des 3 sphères : celle du consensus, celle de la controverse légitime ou celle de la déviance. Pour le bénéfice du politique, il va s’agir de faire évoluer tout sujet vers le centre.

De l’outil d’évaluation à l’outil d’influence

Lorsque Joseph Overton meurt en 2003, dans un accident d’avion, ses collègues trouvent, dans une de ses anciennes notes, l’idée de rechercher ce qui est acceptable dans le domaine politique (comment ?), et ils s’en emparent.

Leur préoccupation : et si nous pouvions promouvoir des idées qui se situent en dehors de la fenêtre ? Comment convaincre les électeurs de faire entrer dans la fenêtre de l’acceptable des propositions politiques qui n’y sont pas encore ? Comment faire accepter des idées plutôt radicales, sans qu’elles soient considérées comme trop extrêmes, et sans prendre le risque de perdre toute crédibilité sur la place publique ? Résoudre cette problématique ouvrirait, pour le lobbyiste, de vastes champs d’action.
Il ne s’agit plus de décrire, mais de mettre en œuvre une stratégie fonctionnelle qui conduira au résultat désiré.

L’outil d’évaluation doit devenir un outil d’influence à destination de la population et des décideurs … et les populistes vont s’en emparer (à commencer par l’Alt-Right américaine : des mouvances d’extrême droite qui rejettent le conservatisme classique). Comment déplacer la fenêtre afin de rendre acceptable ce qui était plutôt inacceptable jusque-là ?

Premier constat : ce qui est considéré comme acceptable en politique est plutôt étroit. En fait, pour le politique, l’éventail n’est pas très ouvert.

Second constat : les aspirations des citoyens varient peu, ou très lentement, même lorsque les acteurs politiques changent ou si leurs propositions évoluent. Ces aspirations sont des choix communément admis dans la durée par l’ensemble des citoyens.

Ne pourrait-on pas déplacer la fenêtre sur cette échelle ? Mais comment ? En effet, aussitôt se pointe le risque de perdre ses soutiens en particulier lorsque des élections sont en vue. Aïe ! Certains vont même jusqu’à suggérer que les politiques sont davantage des suiveurs que des leaders.

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La stratégie : opérer progressivement, sur un temps aussi long que nécessaire :

Voyons le processus à partir d’un exemple un peu hors du temps que j’ai emprunté par facilité au site Afrique-Asie : le cannibalisme. Le trait est un peu forcé, mais c’est pour une compréhension plus aisée.

Au départ, le cannibalisme est une pratique absolument impensable, absurde, répugnante même, en tout cas moralement inacceptable. Il relève de la pathologie. Il est aujourd’hui condamné : Article 222 du Code pénal : tortures et actes de barbarie -> de 15 à 30 ans de réclusion criminelle et c’est une circonstance aggravante en cas d’homicide.
Aucun média ne traite même de ce sujet

Première étape à franchir : L’acceptabilité

Commençons par éloigner le terme « inacceptable ». Si la pensée est véritablement libre, il ne doit y avoir aucun tabou. Disons que désormais, le cannibalisme pourra être « admis, mais avec de fortes réserves ». Créons une association sur ce sujet ; parlons-en autour de nous, les médias ne manqueront pas de finir par s’y intéresser. Ils interrogeront des historiens, des anthropologues … Organisons des séminaires sur le sujet avec des scientifiques (Les chercheurs n’ont-ils pas mission de tout étudier ?). Penchons-nous par exemple sur : "Les coutumes anciennes dans les tribus polynésiennes".

 Le sujet n’est déjà plus tabou. De fait, il se trouve désacralisé et chacun est invité à se forger une opinion personnelle sur le cannibalisme. Les approches se diversifient ...

Etape 2 : Le vocabulaire

La question du cannibalisme circule. Au-delà des nombreuses réserves émises, il est devenu acceptable d’en parler. Les provocations se multiplient. Des savants s’expriment. Un nouveau mot est proposé pour remplacer celui de cannibalisme : l’anthropophagie, puis un second : « l’anthropophilie » (phagie qui signifie parfois dévorer est encore trop brutal).

 Dans la conscience de chacun, le fait de passer du mot d’origine, le « cannibalisme », à un autre mot à caractère savant, comme l’anthropophilie, permet de déconnecter le sujet de sa radicalité d’origine ; il n’est donc plus indécent d’en parler.

D’ailleurs, en cherchant dans l’histoire, de nombreux cas réels (ou fantasmés) d’anthropophagie ont été recensés (chez les Inouits, au Brésil en 1557, aux USA Jamestown 1609, plus récemment 1995-1999 en Corée du Nord, …). Le cannibalisme est très présent dans la mythologie grecque : les Titans, Médée, Atreus, Pélops, … Dans l’Evangile, Jésus ne dit-il pas symboliquement à ses disciples : « Prenez, ceci est mon corps »… puis « ceci est mon sang » Évangile selon saint Marc 14, 12-16.22-26

Etape 3 : multiplier les contributions sur le sujet (en se gardant bien de mettre les spécialistes crédibles au premier plan).

Il est ainsi développé que les hommes préhistoriques étaient anthropophages. Par nécessité probablement, mais, qui sait ? Peut-être aussi par goût de la chair humaine … !
Après l’accident d’avion en 1972 dans la cordillère des Andes, le pape lui-même n’a-t-il pas absous les survivants après qu’ils aient confessé leurs actes ?
Mais, attention, en cette occasion, chacun est resté libre de manger, ou pas, ses congénères morts. Chacun peut tout à fait rester contre l’anthropophagie.

 Le sujet est toujours sensible, mais il approche de l’acceptable, bientôt du rationnel ?

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Etape 4 : diffuser, populariser le sujet

Avec le temps, le débat s’étend, des personnalités prennent position, les journaux, la télé s’emparent du sujet ; les chroniqueurs le poussent toujours plus loin. La discussion évolue : on en fait des clips, une chanson, un film, … une star pro-choix se déclare favorable à l’anthropophagie … Ne serait-ce pas là une liberté fondamentale parmi toutes les autres ?

Les argumentaires se diversifient :
-  Si les hommes préhistoriques mangeaient des congénères, c’est que c’est peut-être inscrit dans nos gènes ! (cf. Le Télégramme d’il y a quelques jours : Les Bretons sont génétiquement (un peu) différents !)
-  Il se répand que les anthropophiles ont un QI plus élevé que la moyenne…
-  Les opposants sont stigmatisés : ils sont désignés comme rigides, radicaux, intransigeants, comme des gens opposés à la libre discussion, imperméables à la science …

Des techniques de diffusion se développent :

- Reprendre le sujet en boucle, à l’exemple de Trump au sujet du mur entre les États-Unis et le Mexique. Son argument pour : "garantir la sécurité des Américains" a été martelé 217 fois et l’idée est devenue majoritairement acceptable chez ses partisans. (Alex Mahoudeau, chercheur en sciences politiques.)

- Choquer l’auditeur : pour faire admettre les propositions les plus douteuses, l’un des moyens les plus courants est aussi de diffuser une même idée, d’abord de manière choquante, puis sous une autre forme, extrêmement choquante cette fois. Chacun va s’empresser de préférer la première. (Chez les vendeurs, c’est la technique dite de la ’Porte-Au-Nez’)
Ainsi, concernant les médias, le CSA se retrouve-t-il avec des milliers de saisines pour provocations répétées ...

 Le sujet a pris une place dans la société.

Etape 5 : Entrer dans la loi

L’anthropophilie est devenue si présente dans les actualités qu’il va devenir nécessaire de légiférer : c’est une question qui interroge l’Homme, avec un grand H.
-  Il ne peut s’agir que d’un manque d’éducation …
-  -Les anthropophiles ne sont-ils pas eux-mêmes des victimes ? N’est-ce pas la vie qui les a faits comme ça ? Ils ont été élevés ainsi ...
-  Et qui serions-nous pour juger leurs agissements ?

 Les politiques se doivent de se saisir du sujet

Etape 6 : Un texte de base est produit, diffusé

Les lobbies se sont multipliés. Les experts se sont exprimés. Le phénomène est de plus en plus répandu et renforce petit à petit son image positive. Un dogme nouveau voit le jour : « Il est interdit d’interdire l’anthropophilie. ». La résistance a été brisée. Les politiques ne peuvent plus l’éviter …
Après quelques ballons d’essai, une loi est adoptée : « Chacun est libre d’être anthropophile, anthropophobe ou indifférent. ». Le sujet va être développé dans les universités ; il sera intégré dans les programmes scolaires …

Au final, le temps va faire son œuvre : la société l’a adopté. Dans l’opinion publique, la nouvelle génération ne voit vraiment pas comment on pourrait penser autrement.

La fenêtre d’Overton a été élargie, le curseur a été déplacé sur l’échelle initiale : le cannibalisme est devenu un sujet banal.

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Une actualité (6 mn) : https://www.youtube.com/watch?v=ldWRpySM1CM

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J’ai souhaité que nous prenions le temps de nous pencher sur cette technique de communication (une parmi d’autres) car celle-ci me semble être le support de bien des courants nouveaux importés des Etats-Unis.

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Note : si j’ai choisi ce thème un peu extrême qu’est le cannibalisme, c’est aussi pour éviter des thèmes d’actualité hautement polémiques, mais quelquefois tout aussi inacceptables.

Suite à l’exposé et la vidéo, de nombreuses remarques ont fusé :

- Le mot "Politique" du tableau d’Overton est probablement à entendre dans le sens de "politicy" : administration, méthode de mise en œuvre des actions.

- L’objectif d’une telle démarche n’est-elle pas de modeler le comportement et l’opinion des personnes, en les faisant quitter « leur zone de confort ». La propagande ne s’appuie-t-elle pas également sur cette démarche ?

- L’absence d’éthique a été pointée.

- Les idées de "prédestination" ont été évoquées ... le rôle du striatum ... Gramsci, Chomsky ...

- Ne pas attaquer frontalement un thème, une idée, permet de les rendre plus acceptables (exemple : les propos d’Eric Woerth au sujet de l’hôpital...). On est dans la manipulation, même si les personnes utilisant le plus leur cortex sont moins manipulables que celles l’utilisant moins. En politique, les extrêmes ne ciblent-elles pas les personnes les plus manipulables … (c’est le populisme).

- Les contextes politiques, philosophiques contribuent également à la fabrique du consentement (A. Arendt).